vendredi 2 novembre 2018

Arachnéenne


  • Si vous ne pouvez vous résoudre à abandonner le passé, alors il vous faut le recréer, c'est ce que j'ai toujours fait"Louise Bourgeois
 Colin Hutton Photography, Saut Spider-Lyssomanes SP[Illus. 1]
"Les violences machistes. Violences d’hommes, violences de femmes (?)
Araignée
Louise Bourgeois, Maman, Bronze, 1999[Illus. 2]
 Louise Bourgeois est née à Paris le 25 décembre 1911 et décédée le 31 mai 2010 à New York. « Maman » est une œuvre qui fait partie d’une série de sculptures pour la plupart intitulées « Spiders ». Il s’agirait d’un hommage à sa mère, Joséphine Bourgeois, qui travaillait dans l’atelier de restauration de textile de son mari. Cette sculpture pour le moins ambiguë, évoquerait l’activité de tissage de sa mère, la protection et le soin. Une deuxième lecture, moins stéréotypée, serait une référence à la mère (toute) puissante, insécurisante, voir menaçante. 

Blessée de mère[1]

J’ai toujours très bien perçu les violences que je subissais dans mon enfance. Je n’ai jamais pensé que j’avais eu une enfance heureuse, comme l’affirment rétrospectivement tant de personnes autour de moi. Il me semble que je me suis toujours révoltée contre les coups et les humiliations que me faisaient subir mon père. Je rendais les coups de poing, je répondais. Mais il m’était impossible de réagir aux réactions de ma mère.

Aujourd’hui encore quand j’écris ces lignes, ma nuque se raidit et devient douloureuse en repensant à ses cris. Elle claquait les portes, tellement fort que les murs de la maison tremblaient et que les cadres en tombaient. Elle lançait des objets à travers la pièce. Un jour, elle a lancé un ciseau de couturière sur ma grande sœur, et l’a blessé dans le dos. On ne savait jamais quand ça allait tomber. Elle nous sidérait. Mais, là où il m’était parfaitement possible de haïr ouvertement le père, je ne ressentais que de la culpabilité insidieuse à l’endroit de ma mère. Très tôt, elle nous confiait les traumatismes qu’elle avait subis. Ces récits sans filtre avaient le don de faire naître, en la petite fille que j’étais, les angoisses de ma mère. Des angoisses qui, je le compris que bien plus tard, ne m’appartenaient pas. Et si pour l’un comme pour l’autre de nos parents, nous étions mes sœurs et moi, les objets dans lesquels ils projetaient leurs propres traumatismes, je n’ai réalisé que très récemment l’étendue des conséquences du comportement maternel sur mon propre développement. Comportement que j’ai si longtemps minimisé, voir pardonné à ma mère. Aussi vite que possible j’ai quitté le foyer familial. Pour cela, je me suis inscrite à l’université, sans l’accord de mes parents. Étant encore mineure, j’ai imité leur signature. Et la vie a suivi son cours.

Le chantage affectif, les humiliations, les « confidences » de ma mère n’ont pas cessé. Tout juste un éloignement géographique a mis un peu de distance entre mes parents et moi, mais l’emprisonnement psychique a perduré encore longtemps. Il n’a commencé à s’atténuer qu’a partir du moment où j’ai rencontré ma compagne et qu’elle a accepté de reconnaître les dysfonctionnements de ma famille. Cela n’a pas été si évident, car comme nous tous et toutes, nous sommes conditionnés à aimer nos parents quoi qu’ils puissent nous faire subir. Elle fut le « témoin lucide[2] » qu’il me manquait pour espérer échapper un jour à ma famille.

Militantisme traumatique dans le milieu féministe

Pendant cette période où je décidais de m’émanciper du courroux paternel, j’ai naturellement embrassé la cause des femmes. Comme beaucoup de féministes, j’ai beaucoup lu, j’ai milité, j’ai assisté à des réunions, j’ai participé à des évènements festifs, j’ai tenu un blog, j’ai beaucoup écrit et échangé sur les réseaux sociaux, mais aussi et surtout dans la vraie vie, où j’ai eu le bonheur de rencontrer des féministes de la première heure. Un peu plus tard, j’ai rencontré une personne au comportement qui, maintenant je le comprends, correspondait parfaitement avec les schémas mis en place par ma mère. Cette femme qui pourtant se revendiquait du « féminisme radical », a exploité pendant de longs mois ma capacité à absorber les traumatismes pour apaiser ses angoisses. Je suis donc redevenue la confidente d’une femme traumatisée qui cherchait à se rassurer et à se faire du bien en racontant, avec force de détail, son calvaire à une auditrice sidérée. Encore une fois, ses angoisses devenaient les miennes.

Comme ma mère, son comportement était imprévisible. Un jour elle prenait l’apparence d’une victime fragile et affaiblie, et l’autre elle se transformait en une femme forte et en colère, prête à se jeter littéralement nue, (comme le font les FEMEN), dans la fausse aux lions. Ce dernier comportement que j’interprète maintenant comme étant une mise en danger inutile et parfaitement autodestructrice. Un comportement d’ailleurs caractéristique des victimes de traumatismes.  L’histoire se répétait car de mon côté, j’étais inconsciemment en demande de ce genre de relation : culpabilisation / terreur. Maintenant, je le comprends, réagissait en moi la petite fille qui pense que si elle écoute les souffrances de sa mère et fait preuve de sollicitude, elle pourra l’aider à aller mieux, et être aimée en retour. 

Une sororité perverse

Me sollicitant régulièrement pour l’aider à organiser tel ou tel happening, m’invitant très souvent chez elle, peu à peu je devenais très proche de cette femme dysfonctionnelle. J’étais, pour ainsi dire, complètement absorbée dans son délire de persécution et j’adhérais à sa vision pathologique de la réalité. Comme autre fois, j’étais sous emprise. Cette femme avait réussi à me faire croire que les gens qui m’aimaient, me voulaient du mal et qu’il fallait que je ne m’en remette qu’à elle. Cependant, plus j’adhérais à sa vision et plus j’étais mal, physiquement et psychologiquement. Tant et bien qu’un beau jour, je suis devenue inutile dans son schéma, et elle me repoussa. C’est ainsi que je sortis de son emprise.

Honteuse d’avoir été ainsi manipulée, mais bien plus inquiète qu’une telle chose puisse se reproduire (et je met ma main à couper qu’elle se reproduit encore en ce moment-même), je rassemblai mon courage pour en informer mon réseau féministe. La grande majorité du temps, j’étais crue. La personne en question avait un passé dans le réseau féministe et son comportement imprévisible n’était pas passé inaperçu. Mais, à mon grand étonnement, la réaction qui suivait toujours était de minimiser les violences psychologiques subies, et surtout de rappeler qu’il fallait avant tout rassembler les forces féministes contre les hommes. J’y ai vu et j’y vois toujours le tabou des violences perpétuées par les femmes. Un tabou qui, quoi qu’il en soit, d’une part laisse les victimes dans le déni forcé de leurs blessures ; d’autre part, ne permet pas l’auto-remise en question des femmes violentes.

Ce tabou est d’autant plus incompréhensible qu’il a été levé notamment par le féminisme pour les violences des hommes. Ce qui a permis aux victimes l’espoir d’une réhabilitation, voir d’une guérison. Et aux hommes violents d’être à juste titre incriminés pour leurs agissements. Aussi, la position qui consiste à nier les violences des femmes n’est peut être pas si bonne que cela. Instinctivement l’on comprend que le féminisme c’est lutter contre les violences machistes. De fait, les violences sont perpétuées par les hommes. Donc les hommes, et seulement les hommes, sont en cause. Le syllogisme semble écarter la possibilité que des femmes puissent perpétuer les violences machistes. Mais il faut se méfier des perceptions instinctives, et en réalité on trouve des féministes qui ont analysé la violence des femmes. Andrea Dworkin, a notamment percé à jour le mécanisme de défense des « femmes de droite » américaines. Lesquelles, selon l’autrice, perpétuent le cadre patriarcal, par crainte de subir une violence bien plus grande encore si elles devaient s’en affranchir. Le choix de ces « femmes de droite » est alors si ce n’est justifié, au moins expliqué. Mais excepté l’analyse de Dworkin, je ne retrouve au sein du féminisme aucune volonté de déconstruire, encore moins de dénoncer les violences exercées par les femmes. Comme je l’évoquais plus haut l’idéologie conserve intact le tabou des mères et des conjointes violentes[3].

De la souffrance à la responsabilité des femmes

Je me demande donc comment se fait-il que l’on ne puisse pas parler des violences des femmes. D’aucuns justifient cette absence de remise en question en affirmant que les femmes seraient moins nombreuses que les hommes à violer ou à tuer. Ou encore que le « pervers narcissique[4] » ne pourrait être qu’un homme, etc. Des affirmations que je suis parfaitement disposée à admettre, bien qu’il n’existe pas d’étude à ce sujet pour le vérifier. Pourtant, si l’on admet qu’elles sont tout aussi nombreuses à subir les violences, pourquoi n’admettons-nous pas qu’elles puissent à leur tour perpétuer ces mêmes violences sur des êtres plus faibles, comme des enfants par exemple ? Ou bien contre elles-mêmes ? Ou encore contre d’autres femmes ? Car après tout chaque victime réagit aux violences qu’elle subit, soit en retournant les sévices et les humiliations contre les autres, soit en retournant les violences contre elle-même[5]. Et sans qu’aucun comportement ne soit propre à l’un ou à l’autre sexe.

Or, afin d’espérer mettre fin à ces schémas, il est nécessaire de s’effrayer et de se révolter enfin (!) contre toutes les violences. Ce que permet déjà le féminisme, mais seulement quand il s’agit des sévices exercés par les pères, les oncles… ou les conjoints. En outre, les collègues féministes font office de précieux « témoins lucides ». C’est à dire des personnes qui reconnaissent les violences comme telles, sans les nier ou les atténuer. En revanche, il est délétère de ne trouver, aucun espace où l’on peut discuter sereinement et honnêtement des violences exercées par des femmes. Qu’elles soient mères, ou amantes.

NB : Je vois également dans ce phénomène la conséquence directe de la « sacralisation » des femmes victimes de la violence des hommes. Régulièrement, certaines sont hissées au statut de presque martyrs, ou d’étendards du féminisme, (ce qui à mon avis est loin d’être une position enviable). Comment le comportement de ces femmes pourrait alors être critiqué ?

Sophie C

[1] ALAIN-DUPRE Brigitte, « Blessés de mère » in Guérir de sa mère. De la blessure à la réalisation de soi, Eyrolles, 2016, p3.

[2] A. Miller et L. MarcouNotre corps ne ment jamais, Paris, Flammarion, 2014.

[3] Évidemment, quand je pense aux conjointes, je pense aussi aux couples de femmes. « Le tabou de la violence conjugale chez les couples homosexuels | Slate.fr », s.d., disponible sur http://www.slate.fr/story/65941/violence-conjugale-couples-homosexuels (Consulté le 21 octobre 2018). « Violence conjugale entre femmes: encore un tabou », Barbi(e)turix !!, s.d., disponible surhttp://www.barbieturix.com/2014/05/04/violence-conjugale-entre-femmes-encore-un-tabou/ (Consulté le 21 octobre 2018).

[4] Je préfère le terme de manipulateur relationnel, car le terme pervers narcissique est très galvaudé.

[5] Parfois, le phénomène est circonscrit à la cellule familiale. L’enfant maltraité accepte l’inacceptable. D’abord par crainte, bien légitime, de perdre, croit-il, l’ « amour » de ses parents. Et pour cause, l’enfant est par définition un être vulnérable, dont la survie dépend de ses père(s) et/ou mère(s). Ensuite, devenu adulte, la personne reste emprisonné dans des schémas toxiques. Les humiliations, le chantage affectif et les anciens coups, deviennent avec le temps des marques d’amour. « – Je n’en suis par mort. » « – Une claque ne fait de mal à personne.» « – C’était pour mon bien. » Ces personnes répéterons les schémas et développeront même une admiration et un respect profond pour les figures despotiques. Au contraire, elles seront incapables d’empathie pour les victimes de violence. D’autre seront toujours incapables de contredire le parent qui exerce toujours sur elles des tortures psychologiques (demandes impossibles, chantage émotionnel, etc.) de peur de lui faire de la peine, ou simplement par pitié. Et répéterons les mêmes schémas sur leurs propres enfants. Parfois le phénomène prend une ampleur telle qu’elle peut mener à l’extermination de toute une ethnie, de tout un peuple. C’est le cas des grands dictateurs qui enfant n’ont connu que l’humiliation et la violence physique de leur père ou de leur beau-père et qui, une fois devenus adultes, n’auront en tête que de soumettre autrui. Ils réussissent à convaincre des milliers de personnes, qui voient en la figure du dictateur, la figure du père redouté qu’ils ont eux-mêmes connus dans leur enfance, et dont ils et elles ne se sont jamais émancipés. « Hitler a fait savoir au monde entier, par son  comportement, comment son beau-père l’avait traité enfant : avec une barbarie destructrice, sans pitié, en despote insensible, bouffi d’orgueil, vantard, pervers, narcissique, qui plus est stupide. En l’imitant inconsciemment, le fils lui restait fidèle. (…) » A. Miller et L. MarcouNotre corps ne ment jamais,op. cit."



Note de bas de billet
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**  "L'araignée est une ode à ma mère. Elle était ma meilleure amie. Comme une araignée, ma mère était une tisserande. Ma famille était dans le métier de la restauration de tapisserie et ma mère avait la charge de l'atelier. Comme les araignées, ma mère était très intelligente. Les araignées sont des présences amicales qui dévorent les moustiques. Nous savons que les moustiques propagent les maladies et sont donc indésirables. Par conséquent, les araignées sont bénéfiques et protectrices, comme ma mère."* http://www.ladilettantelle.com/article-louise-bourgeois-1911-2010-ode-a-sa-mere-124257903.html
Sans oublier d'abonder à son ode que les araignées tissent un fil hémostatique, une soie d'une incroyablement belle légèreté.

Cette grande plasticienne ne semble pas plus que moi en proie à la peur panique des araignées -qui reste plus fréquente que l'arachnophilie- et a créé plusieurs oeuvres arachnéennes.


Ce qui m'intrigue le plus, ce sont les 26 oeufs de marbre.


Louise Bourgeois, par Robert Mapplethorpe, 1982[Illus. 3
  • Sources des illustrationsColin Hutton Photography  Jumping Spider - Lyssomanes sp.
[Illus. 1]  Colin Hutton Photography, Saut Spider-Lyssomanes SP
"L'œil noir n'est pas le résultat d'une bagarre. Les araignées qui sautent peuvent bouger leurs rétines en regardant autour de vous. L'œil noir signifie que l'araignée regarde directement la caméra à travers son œil droit (caméra gauche), mais pas la gauche. Tous les jumpers peuvent le faire, mais c'est très évident dans le genre lyssomanes.· 7 novembre 2013 
Jumping Spider - Lyssomanes sp.The black eye isn't the result of a scuffle. Jumping spiders can move their retinas when looking around. The black eye means the spider is looking directly at the camera through her  right eye (camera left), but not the left. All jumpers can do this, but it's very obvious in the Lyssomanes genus"

[Illus. 2Maman, Bronze, 1999   https://fr.wikipedia.org/wiki/Maman_(Bourgeois)

[Illus. 3
Louise Bourgeois, par Robert Mapplethorpe, 1982  
https://elisapictures.wordpress.com/2013/02/09/maman-1999-laraignee-geante-de-louise-bourgeois-1911-2010/
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